Patrice Nganang
L’écrivain essaie tout simplement de devenir humain. Peut-être a-t-il beaucoup plus que certains, la conscience que ce n’est pas si facile, encore moins dans notre monde d’aujourd’hui, et surtout sur ce continent dont il parle de préférence, l’Afrique, dont un à un les pays sombrent dans le chaos. Il essaie de devenir humain à travers le langage, parce que ce sont les mots qu’il a choisis comme ses instruments de prédilection. Il a choisi les mots et pas, par exemple les briques, car il serait alors un maçon. Et pourtant l’exemple du maçon est édifiant, parce que l’écrivain essaie de rendre le langage qu’il utilise le plus humain possible. Il le fait, un peu comme le maçon concasserait du gravier pour en faire du sable, malaxerait du sable pour en faire du béton, infiltrerait du béton entre des briques pour faire des murs, et monterait des murs pour faire surgir une maison.
Car au fond, par delà les milliards de possibilités que nous donnent les vingt-six lettres de l’alphabet, il s’agit toujours, pour l’écrivain, d’écrire des phrases ou des vers, de composer des paragraphes ou des strophes, de raconter des histoires ou de faire entendre un chant ; bref, il s’agit toujours pour lui de s’exprimer ; comme pour le maçon, il s’agit toujours de construire une maison. Si pourtant toute l’entreprise de l’écrivain s’épuisait dans son expression seule, celle-ci serait bien futile, car, chez le maçon, du moins, il faut encore que la maison qu’il construit soit habitable : il s’agit toujours donc, pour lui, de bâtir une maison qui protègerait du froid et de la chaleur, de la pluie et même des maladies ; une maison qui servirait également de couvert à ces petits battements qui sont la vie, et qui peuvent aussi être les pulsations du bonheur.
Or nous savons que l’élasticité de notre corps et de notre âme ne se réduit pas seulement aux dimensions finies de nos maisons ; que comme les enfants, nous poussons tous les jours un peu plus en dehors du berceau de notre corps ; que comme l’univers, notre conscience s’expand de jours en jours un peu plus. Nous savons donc que les murs qui nous entourent, même finis, ne sont jamais suffisamment protecteurs de toute notre joie de vivre, que la maison du maçon est autant une prison qu’elle est un chalet ; qu’elle est autant un palais de marbre qu’elle est une hutte ; qu’elle est autant un taudis de sous-quartier qu’elle est un appartement luxueux. Il s’agit donc toujours, pour chaque habitant de ses murs, d’ouvrir une à une les fenêtres qui y enferment son humanité, d’y explorer un peu plus les espaces encore indécouverts de son bonheur, d’y sonder un peu plus les chambres inconnues de sa félicité. L’écrivain a un enjeu similaire, car il s’agit pour lui, toujours, de ne pas perdre de vue que son écriture a un fondement éthique, qu’écrire un poème, un roman, un essai, ne saurait être un acte gratuit ; que raconter une histoire, n’a de sens, vraiment, que lorsque cela permet de bâtir avec un peu plus de justesse, avec un peu plus d’intelligence, avec un peu plus de finesse, avec un peu plus d’amour, avec un peu plus de liberté, oui, avec un peu plus d’imagination, la maison multiple de l’humanité ; bref, de bâtir cette maison-là dans laquelle lui-même habiterait avec plaisir.
Et c’est certainement ici que l’écrivain diffère du maçon, du moins tel que je l’ai connu, car si ce dernier, le maçon, dans mon pays du moins, habite toujours dans les maisons les plus mal loties, l’écrivain, lui, explore les terrains les plus inimaginables pour satisfaire d’abord sa propre curiosité. Il boit aux sources les plus étranges pour étancher en premier lieu sa soif, et il fait des jonglages les plus vertigineux avec les mots pour amuser avant tout sa propre conscience. Si donc le métier du maçon est altruiste, l’écriture, elle, est per definitionem égoïste, car la maison de l’écrivain, c’est la littérature, et sa fondation, c’est le langage : égoïste il ne peut donc qu’être, l’écrivain, pas dans le narcissisme suffisant, non, mais dans le plaisir simple que procure l’écriture du livre, dans la jouissance donc, de celui qui assis dans sa maison, aussi petite qu’elle soit, aussi frêle qu’elle soit, aussi mal foutue qu’elle soit, active son humanité : et ici, je me rappelle l’histoire de Ralph Ellison qu’on disait s’amuser tellement de l’histoire qu’il racontait dans son second roman, dans sa maison, qu’il ne s’empressait pas pour la livrer au public ; c’est qu’égoïste il est l’écrivain, dans le calme de celui-là qui installé dans le fond de son salon, à sa table par exemple, aussi désordonnée et aussi chaotique qu’elle soit, comme toute table de travail d’ailleurs, invite les passants, tous les passants de la terre, ses semblables, ses frères, et leur offre les sièges de ses histoires ainsi que les murs de ses rêves. Car au fond, il n’est pas un donneur de leçons d’humanité, l’écrivain, mais au contraire, il essaie tout simplement avec ses mots, à travers ses mots, dans le langage qui est son habitation la plus sûre, de devenir humain, et parfois aussi, car cela va de soi, de questionner les quelques évidences de notre commune barbarie.
About the author
Born in Yaoundé (Cameroon) in 1970, Patrice Nganang is currently Associate Professor for French and German at Shippenburg University (Pennsylvania, USA). Patrice studied Comparative Literature at the Johann Wolfgang Goethe University (Frankfurt / Main, Germany), from which he also holds a PhD.
Most of his fiction is written in French and published by French publishers. He first published a collection of poems, Elobi, in 1995, and is the author of several novels: La promesse des fleurs, Temps de chien, La joie de vivre, L'invention du beau regard, among others.
His most acclaimed novel, Temps de Chien, was awarded the Prix Marguerite Yourcenar (for Francophone writers living in the USA) in 2001 and the Grand Prix Littéraire de l'Afrique Noire (leading literary award for African Francophone writers) in 2002. This novel has been translated into German in 2003 under the title Hundezeiten and released in English under the title Dog Days in 2006 (Dog days, University of Virginia Press).




"Ecrire un poème, un roman, un essai, ne saurait être un acte gratuit...".
La phrase suscitée résume en quelque sorte le projet de l'écrivain engagé, surtout en Afrique contemporaine aux prises avec maintes difficultés: maladies endémiques, pauvreté, analphètisme,dysfonctionnement administratif et j'en passe. Par le temps qui court,nous écrivains africains, devons nous donner la tache de chanter la chanson d'espoir. Il nous revient d'endosser la responsabilité d'éclairer nos peuples, de leur montrer le droit chemin. Notre rôle n'est pas d'aiguiser les sentiments d'amertume et de belligérance par le truchement de nos écrits.
Posted by: Dr Peter Vakunta | September 22, 2009 at 11:26 AM